À l’orée de 2016, la question n’était pas de savoir si Novak Djokovic ferait partie des favoris : il était le favori de presque tout. Son exercice 2015, marqué par trois titres du Grand Chelem, le Masters et une emprise rare sur les grands rendez-vous, avait installé le Serbe dans une catégorie à part. Son tennis, moins démonstratif que celui de certains de ses rivaux mais remarquablement complet, paraissait avoir trouvé sa forme la plus aboutie.
Avec le recul, la réponse est nuancée. Djokovic n’a pas écrasé l’intégralité de 2016, au sens d’une saison sans rival ni creux. En revanche, il y a conquis le titre qui lui manquait le plus, Roland-Garros, et complété son Grand Chelem en carrière. Une réussite immense, suivie d’un deuxième semestre beaucoup moins souverain qui a redistribué la hiérarchie mondiale.
Le point de départ : 2015 avait placé Djokovic hors norme
Pour mesurer les attentes qui entouraient Djokovic en 2016, il faut revenir à la nature de sa domination en 2015. Il ne s’agissait pas seulement d’un joueur qui accumulait les victoires : il imposait un modèle de régularité sur toutes les surfaces. Il gagnait sur dur lent, sur dur plus rapide, en indoor, sur gazon et se rapprochait du sommet sur terre battue. Son année comptait 11 titres, trois levées majeures et six Masters 1000, avec une fréquence de présence en finale qui réduisait considérablement l’espace laissé à ses adversaires.
Tactiquement, sa force reposait sur une équation difficile à contrer. Son retour de service plaçait immédiatement le serveur adverse sous pression ; son revers à deux mains verrouillait les diagonales ; sa couverture de terrain transformait de nombreuses situations défensives en points neutres, voire en occasions d’attaque. Ajoutons une qualité de longueur de balle très constante et une remarquable lucidité dans les moments tendus : Djokovic obligeait ses rivaux à jouer plusieurs coups parfaits pour gagner un seul échange.
| Indicateur | Saison 2015 | Saison 2016 | Ce que cela révèle |
|---|---|---|---|
| Titres ATP | 11 | 7 | Une production encore très élevée, mais moins hégémonique. |
| Tournois du Grand Chelem gagnés | 3 sur 4 | 2 sur 4 | Roland-Garros est enfin conquis, mais Wimbledon et l’US Open échappent au Serbe. |
| Masters 1000 gagnés | 6 | 4 | Djokovic reste la référence sur les grands tournois hors Majeurs. |
| Objectif Cincinnati | Finaliste malheureux | Toujours non remporté | Le Career Golden Masters n’est pas encore complété en 2016. |
| Classement de fin de saison | Numéro un mondial | Numéro deux mondial | Andy Murray prend l’ascendant lors de l’automne. |
Pourquoi le pari d’une année totale était crédible, mais fragile
Le scénario rêvé pour Djokovic en 2016 était très clair : conserver son trône à Melbourne, enfin gagner Roland-Garros, ajouter l’or olympique à Rio et s’emparer de Cincinnati, seul Masters 1000 absent de son palmarès. En théorie, sa polyvalence le désignait comme le candidat le plus sérieux sur chacun de ces tableaux. En pratique, ces objectifs accumulaient les zones de risque : une saison longue, des formats différents, une pression historique considérable et des adversaires capables de hausser brutalement leur niveau sur un match.
Les raisons d’y croire
- Un niveau de jeu installé depuis plus d’un an, avec une grande fiabilité en retour et en fond de court.
- Une supériorité nette sur dur, surface de l’Open d’Australie, d’une grande partie des Masters 1000 et de l’US Open.
- Une progression visible sur terre battue, avec plusieurs finales parisiennes déjà disputées.
- Une expérience des rendez-vous majeurs qui réduisait fortement le risque de sorties précoces.
Ce qui pouvait l’arrêter
- Roland-Garros impose une usure physique et mentale particulière, sur deux semaines et au meilleur des cinq manches.
- Les Jeux olympiques concentrent une pression nationale et émotionnelle dans un tournoi au format plus court.
- Wawrinka, Murray, Federer quand il est disponible, Nadal sur terre ou un grand serveur en réussite gardent une capacité de bascule.
- La quête de records peut devenir une charge : chaque match est alors lu comme une étape obligatoire vers l’histoire.
2016 en deux temps : le bilan qui tranche le débat
Un premier semestre de conquête
La première moitié de saison donne raison aux pronostics. Djokovic commence par gagner à Doha, puis défend son titre à l’Open d’Australie en dominant Andy Murray en finale. Il enchaîne ensuite les titres à Indian Wells et Miami, deux tournois qui exigent une exceptionnelle constance sur dur. Sur la tournée européenne, un échec précoce à Monte-Carlo face à Jiří Veselý montre toutefois que sa marge n’est pas illimitée. Il réagit en remportant Madrid, puis atteint la finale à Rome, où Murray le bat.
Tout converge alors vers Paris. À Roland-Garros, Djokovic traverse un tableau difficile, avec notamment un duel de très haut niveau contre Tomáš Berdych, avant de retrouver Murray en finale. Cette fois, il ne laisse pas passer l’occasion : victoire en quatre sets, titre enfin décroché et Grand Chelem en carrière complété. Mieux encore, après ses titres à Wimbledon 2015, à l’US Open 2015, à l’Open d’Australie 2016 et à Roland-Garros 2016, il détient simultanément les quatre trophées majeurs. Cet enchaînement est souvent qualifié de Grand Chelem sur deux saisons, à distinguer du Grand Chelem calendaire.
Un été et un automne qui changent la lecture de la saison
Le premier grand coup d’arrêt survient à Wimbledon. Djokovic est éliminé dès le troisième tour par Sam Querrey, dans un match perturbé par la pluie mais surtout révélateur d’un niveau de jeu moins tranchant. Le Grand Chelem calendaire est définitivement hors de portée. Aux Jeux olympiques de Rio, la désillusion est encore plus brutale : Juan Martín del Potro le bat dès le premier tour. Pour un joueur qui visait aussi une médaille d’or, cette sortie constitue l’un des grands échecs émotionnels de son année.
Djokovic rebondit avec un titre à Toronto, preuve que son niveau de fond reste très élevé. Mais il ne gagne pas Cincinnati, alors que ce tournoi demeure le dernier Masters 1000 manquant à sa collection à ce moment-là. À l’US Open, il rejoint la finale malgré un parcours marqué par plusieurs abandons ou forfaits dans sa partie de tableau, puis s’incline face à Wawrinka. L’automne confirme le basculement : Murray se montre plus constant, le devance au classement et le bat en finale du Masters. Djokovic termine donc 2016 au deuxième rang mondial.
Ce que son tennis expliquait, et ce qu’il ne pouvait pas garantir
Le Djokovic de 2016 reste l’un des joueurs les plus solides jamais observés dans la construction du point. Son retour bloque les premières balles adverses et obtient souvent une balle neutre là où d’autres joueurs subissent un coup gagnant. En fond de court, il sait alterner diagonales lourdes, changements de direction précoces et balles plus courtes pour déplacer l’adversaire. Sa souplesse et son équilibre lui permettent aussi de défendre très bas, puis de repartir instantanément vers l’avant.
Mais cette excellence ne rend pas un joueur imperméable à l’usure. Son style, fondé sur une intensité physique permanente et une exigence de précision extrême, demande une disponibilité totale. Après le sommet émotionnel de Roland-Garros, l’énergie mentale nécessaire pour remettre chaque semaine le même niveau d’engagement a logiquement été plus difficile à mobiliser. Il serait réducteur d’attribuer tous ses revers à une seule cause : l’état de forme des adversaires, les conditions de jeu, la confiance et les pépins physiques participent toujours à l’équation. Le constat sportif, lui, est net : sa marge a diminué après Paris.
Dominer n’est pas écraser : le verdict sportif de 2016
Si l’on juge 2016 à l’aune des objectifs absolus fixés après 2015, Djokovic n’a pas écrasé la saison. Il n’a ni réalisé le Grand Chelem calendaire, ni remporté les Jeux olympiques, ni gagné Cincinnati, ni conservé la première place mondiale jusqu’à la fin de l’année. Andy Murray a été son principal contradicteur : plus régulier dans la dernière ligne droite, il a su convertir son excellente deuxième moitié de saison en prise de pouvoir au classement.
Si l’on juge l’année par ce qu’elle contient de plus difficile à accomplir, le bilan demeure néanmoins monumental. Gagner Roland-Garros après trois finales perdues, compléter les quatre Majeurs en carrière et régner encore sur les grands tournois de dur ne relèvent pas d’une simple bonne saison. 2016 est moins une année d’écrasement qu’une année de sommet historique suivie d’un reflux. C’est précisément ce contraste qui la rend si instructive : même au plus haut niveau, la domination du tennis masculin reste fragile dès qu’elle doit durer onze mois.