La réponse courte est non, du moins dans le cadre du tennis professionnel tel qu’il se joue aujourd’hui. Roger Federer a mis un terme à sa carrière en septembre 2022, après plusieurs années marquées par des problèmes au genou et des opérations. Il ne dispute plus le circuit ATP, ne possède plus de classement actif et ne prépare pas de campagne en Grand Chelem.
Il faut toutefois nuancer le mot impossible. Une retraite sportive n’interdit pas juridiquement à un joueur de revenir : une invitation pourrait, en théorie, lui ouvrir le tableau d’un Majeur. En pratique, gagner sept matches en trois sets gagnants contre l’élite mondiale, après une longue interruption et à ce stade de sa vie, ne constitue pas une perspective sportive crédible. Le débat est donc devenu historique : comment Federer a-t-il pu rester capable de gagner si tard, et à quel moment cette possibilité s’est-elle refermée ?
Que signifie gagner un Grand Chelem dans le cas de Federer ?
Dans le langage courant, « gagner un Grand Chelem » signifie remporter l’un des quatre tournois majeurs : l’Open d’Australie, Roland-Garros, Wimbledon ou l’US Open. Il ne faut pas confondre cette formule avec le Grand Chelem calendaire, exploit qui consiste à gagner les quatre la même année. Federer a réalisé le premier accomplissement à vingt reprises, mais pas le second.
Son palmarès majeur illustre une domination particulièrement complète. Il a régné sur gazon et sur dur, où la qualité de son service, son jeu d’attaque et sa prise de balle précoce faisaient une différence décisive. Roland-Garros, sur terre battue, demeure son seul titre dans le tournoi parisien, obtenu en 2009. Cette répartition explique aussi pourquoi ses dernières possibilités concrètes se situaient surtout à Wimbledon et à l’Open d’Australie.
| Tournoi | Nombre de titres | Années de victoire |
|---|---|---|
| Open d’Australie | 6 | 2004, 2006, 2007, 2010, 2017, 2018 |
| Roland-Garros | 1 | 2009 |
| Wimbledon | 8 | 2003 à 2007, 2009, 2012, 2017 |
| US Open | 5 | 2004 à 2008 |
| Total | 20 | De 2003 à 2018 |
Pourquoi il a pu redevenir un vainqueur majeur après 35 ans
La première partie de carrière de Federer reposait sur une fluidité exceptionnelle, mais aussi sur une économie de mouvement rare. Son service, souvent réduit à sa seule élégance dans les commentaires, a été l’un de ses leviers de longévité : variété des zones, effets, précision sur les points importants et capacité à enchaîner immédiatement vers l’avant. En limitant le nombre de rallyes éprouvants, il préservait son énergie pour les moments où le match se décidait.
À partir du milieu des années 2010, il a encore accentué cette logique. Son retour de service est devenu plus offensif, notamment sur les secondes balles adverses : prise de balle très tôt, positionnement avancé, recherche d’un coup de pression immédiat. Cette séquence tactique, parfois appelée « SABR » dans le vocabulaire du tennis, ne servait pas à produire un coup spectaculaire à chaque point. Elle avait surtout pour fonction de priver les grands serveurs et les relanceurs de temps et de confort.
Le revers a également évolué. Avec une raquette au tamis légèrement plus grand que celle de ses premières années, Federer a davantage attaqué les balles hautes et les retours de service, en particulier face aux joueurs capables de cibler son revers avec beaucoup de lift. Son succès à l’Open d’Australie 2017, après une longue période sans titre majeur, a montré qu’un champion vieillissant peut encore gagner à condition de transformer son jeu plutôt que de tenter de reproduire celui de ses 25 ans.
- Un premier service efficace pour éviter les longs échanges dès le départ.
- Une prise de balle précoce afin de jouer dans le terrain plutôt que plusieurs mètres derrière la ligne.
- Des montées au filet choisies, destinées à conclure les points et non à s’exposer systématiquement.
- Une programmation plus sélective, avec moins de tournois et des objectifs centrés sur les grandes échéances.
- Une capacité tactique à changer de rythme, de hauteur et de direction sans perdre l’initiative.
Pourquoi l’hypothèse d’un nouveau titre n’est plus réaliste
Le premier obstacle est structurel. Un tournoi du Grand Chelem masculin exige sept victoires en deux semaines, avec des matches au meilleur des cinq sets. Même un joueur invité directement dans le tableau doit encaisser les changements de surface, les journées de récupération courtes, les tensions nerveuses et la densité d’un tirage au sort. La maîtrise technique ne remplace pas la répétition de l’effort.
Le deuxième obstacle est médical et compétitif. Federer a subi plusieurs interventions au genou lors de ses dernières années de carrière. Son dernier match officiel en simple, à Wimbledon en 2021, a confirmé que le corps ne permettait plus d’enchaîner à l’intensité nécessaire. Sa dernière apparition en compétition a ensuite eu lieu en double à la Laver Cup 2022, moment d’adieu plutôt que point de départ d’un nouveau cycle.
Rejouer ponctuellement
- Une exhibition ou un double de gala demandent une préparation ciblée et une durée d’effort limitée.
- L’absence de classement, de pression hebdomadaire et de matches à élimination directe change profondément l’exigence.
- Le plaisir de jeu, la technique et l’expérience peuvent rester visibles longtemps.
Gagner un Grand Chelem
- Il faut battre sept adversaires, souvent issus des meilleurs joueurs du monde, sur une quinzaine.
- Le format en trois sets gagnants exige une résistance physique et une récupération irréprochables.
- Une invitation éventuelle donne accès au tableau, mais ne crée ni rythme de compétition, ni condition athlétique, ni repères sous pression.
Les dernières occasions : de l’espoir au constat
La fenêtre la plus convaincante s’est située entre 2017 et 2019. Après son retour de blessure, Federer a gagné l’Open d’Australie 2017 puis Wimbledon la même année, avant de conserver son titre à Melbourne en 2018. Ces trois trophées ont démenti l’idée selon laquelle son titre de Wimbledon 2012 serait son dernier. Ils ont aussi confirmé la pertinence de son adaptation : sur surfaces rapides, son jeu offensif pouvait encore dominer un tableau entier.
Wimbledon 2019 a constitué son ultime grande opportunité. En finale contre Novak Djokovic, Federer s’est procuré deux balles de match sur son service. Il n’a pas conclu, mais cette finale rappelle qu’à près de 38 ans il restait capable de jouer le titre le plus prestigieux du calendrier. Ce n’est pas un détail romantique : c’est la preuve que sa compétitivité tardive fut réelle, pas seulement entretenue par la nostalgie.
Après cette période, l’équation a changé. Les pauses, les soins et l’absence de continuité ont remplacé la progression tactique. À haut niveau, le retour ne consiste pas seulement à retrouver sa frappe : il faut retrouver les automatismes de déplacement, la confiance sur les appuis, la capacité à jouer plusieurs jours de suite et le réflexe de décision sous stress. C’est précisément ce que les problèmes de genou empêchaient de reconstruire durablement.
Verdict : une question close sportivement, ouverte historiquement
Federer ne peut plus être considéré comme un candidat à un nouveau tournoi du Grand Chelem. Sa retraite, l’absence de préparation compétitive et son historique physique rendent ce scénario irréaliste, même si le règlement n’interdit pas à un ancien champion de solliciter un retour. L’enjeu n’est plus de savoir s’il peut atteindre un 21e titre, mais de mesurer la singularité de ses trois derniers sacres, remportés après 35 ans.
Son bilan final ne se résume pas à 20. Il comprend une domination initiale, une capacité à se réinventer dans un tennis devenu plus puissant et plus exigeant, puis une sortie choisie lorsque les contraintes du corps ont fini par l’emporter. Pour cette raison, les questions sur un hypothétique retour relèvent davantage de l’attachement au joueur que d’une analyse de compétition. Federer a déjà fourni la réponse la plus forte possible : il a prolongé sa carrière de champion bien au-delà de ce que la plupart des trajectoires permettent.