Le Festival de Cannes 2015 n’a pas été une édition de consensus immédiat. Son palmarès, dominé par Dheepan de Jacques Audiard, a été discuté, tandis que plusieurs films alors moins récompensés ont imposé leur empreinte dans les années suivantes. Avec le recul, cette 68e édition apparaît surtout comme un millésime de transition : nouvelle présidence, jury particulièrement cinéphile, diversité des écritures et présence de futurs repères du cinéma contemporain.
Revenir à Cannes 2015 suppose de distinguer le prestige du tapis rouge de l’enjeu réel du Festival : faire dialoguer un jury, une sélection internationale et des œuvres qui ne se prêtent pas toutes à une hiérarchie unique. Voici les faits essentiels, le palmarès complet de la compétition et les films qui ont durablement compté.
Une 68e édition charnière pour le Festival
Organisé du 13 au 24 mai 2015, le Festival de Cannes ouvre un nouveau chapitre institutionnel. Pierre Lescure devient président du conseil d’administration, succédant à Gilles Jacob, figure centrale de Cannes pendant près de quatre décennies. Thierry Frémaux demeure délégué général et conserve la responsabilité déterminante de la sélection. Ce changement ne bouleverse pas la ligne artistique du Festival, mais il installe une nouvelle gouvernance à un moment où Cannes doit déjà concilier son aura patrimoniale, l’évolution des médias et la montée en puissance des plateformes.
La cérémonie d’ouverture est présentée par Lambert Wilson. Le Festival s’ouvre avec La Tête haute d’Emmanuelle Bercot, projeté hors compétition : un choix symbolique, puisqu’il s’agit de la première ouverture cannoise réalisée par une femme. Cette chronique de la justice des mineurs, portée notamment par Catherine Deneuve et Rod Paradot, donne une tonalité sociale à une édition où les trajectoires marginales, les rapports de domination et les fractures politiques irriguent nombre de films.
Le jury de la compétition est présidé conjointement par les frères Joel et Ethan Coen, une configuration rare qui correspond à leur manière de travailler. Ils sont entourés de Rossy de Palma, Xavier Dolan, Jake Gyllenhaal, Sophie Marceau, Sienna Miller, Guillermo del Toro et Rokia Traoré. L’ensemble mêle réalisation, interprétation, musique et sensibilités de cinéma populaire comme de cinéma d’auteur. Il n’annonçait pas un palmarès prévisible : c’est précisément ce qui rend les choix de 2015 intéressants à relire.
Le palmarès 2015 : une victoire française, un horizon international
La Palme d’or attribuée à Dheepan consacre Jacques Audiard pour la première fois. Le cinéaste n’arrivait pourtant pas en terrain inconnu : Un prophète avait reçu le Grand Prix en 2009, tandis que De rouille et d’os et De battre mon cœur s’est arrêté avaient marqué les sélections précédentes. Avec Dheepan, il suit un ancien combattant tamoul, une femme et une enfant qui se font passer pour une famille afin d’obtenir l’asile en France. Leur installation dans une cité de banlieue transforme le récit d’exil en thriller social.
Le choix a surpris une partie de la critique, qui voyait volontiers Carol de Todd Haynes, Le Fils de Saul de László Nemes ou The Lobster de Yorgos Lanthimos parmi les favoris. Mais il faut lire ce palmarès comme une distribution : le jury met aussi en lumière la radicalité formelle du cinéma asiatique, un premier long métrage hongrois d’une intensité exceptionnelle, une comédie dystopique grecque et plusieurs grandes performances d’acteurs.
| Récompense | Film ou lauréat |
|---|---|
| Palme d’or | Dheepan, Jacques Audiard |
| Grand Prix | Le Fils de Saul, László Nemes |
| Prix de la mise en scène | Hou Hsiao-hsien pour The Assassin |
| Prix du jury | The Lobster, Yorgos Lanthimos |
| Prix du scénario | Michel Franco pour Chronic |
| Prix d’interprétation féminine | Rooney Mara pour Carol et Emmanuelle Bercot pour Mon roi |
| Prix d’interprétation masculine | Vincent Lindon pour La Loi du marché |
Le Grand Prix remis à Le Fils de Saul est l’un des choix les plus décisifs de cette édition. Pour son premier long métrage, László Nemes place sa caméra au plus près d’un membre du Sonderkommando à Auschwitz, en 1944. Le cadrage resserré et le travail sonore évitent la reconstitution spectaculaire : l’horreur est souvent entendue, devinée ou maintenue hors champ. Le film poursuivra une trajectoire internationale majeure, jusqu’à l’Oscar du meilleur film international.
Le Prix de la mise en scène de Hou Hsiao-hsien pour The Assassin récompense un geste formel presque opposé : ampleur des cadres, durée, couleurs et ellipses composent un film de sabre contemplatif, d’une précision visuelle remarquable. Quant à The Lobster, Prix du jury, il installe définitivement Yorgos Lanthimos auprès d’un large public international grâce à son univers absurde où les célibataires sont sommés de trouver un partenaire sous peine d’être transformés en animaux.
Les films qui ont défini le cru cannois au-delà des récompenses
Réduire Cannes 2015 à son seul palmarès serait passer à côté d’une sélection particulièrement riche. Carol de Todd Haynes, adapté d’un roman de Patricia Highsmith, séduit par sa mise en scène feutrée et son duo Rooney Mara-Cate Blanchett. La Loi du marché de Stéphane Brizé, porté par Vincent Lindon, observe avec une rigueur quasi documentaire la violence ordinaire du chômage et du management. Le prix obtenu par l’acteur doit autant à sa présence qu’à l’exigence du dispositif.
Autre événement majeur, Mad Max: Fury Road de George Miller est présenté hors compétition. Sa projection cannoise ne l’empêche nullement de devenir l’un des films les plus commentés de l’année, salué pour l’inventivité de ses poursuites, la lisibilité de son action et sa reconfiguration des figures héroïques. Cette présence rappelle qu’à Cannes, une projection hors compétition peut avoir un retentissement culturel bien supérieur à certains films distingués.
En compétition officielle
- Les films concourent pour la Palme d’or et les autres prix attribués par le jury présidé par les frères Coen.
- La sélection privilégie des œuvres inédites, issues du cinéma d’auteur international, avec des genres et des formats variés.
- En 2015, Dheepan, Carol, Le Fils de Saul, The Lobster et The Assassin en sont des repères.
Hors compétition
- Les films bénéficient de l’exposition cannoise sans pouvoir recevoir les prix de la compétition officielle.
- Cette section peut accueillir des œuvres attendues, des hommages ou des propositions destinées à l’événement.
- En 2015, La Tête haute ouvre le Festival et Mad Max: Fury Road y crée l’un des chocs de la Quinzaine.
Il faut également citer Mia Madre de Nanni Moretti, chronique intime du deuil et du travail de création ; Our Little Sister de Hirokazu Kore-eda, récit familial tout en délicatesse ; ou encore Sicario de Denis Villeneuve, thriller frontal sur la frontière américano-mexicaine. Ces films n’ont pas tous été récompensés, mais ils montrent l’étendue de la programmation : cinéma politique, mélodrame, film de genre, chronique familiale, expérimentation et fresque historique coexistent au sein d’une même édition.
Tapis rouge, médias et controverse : ce qui a fait parler de Cannes
Comme chaque année, le Festival est aussi un phénomène médiatique. En 2015, les tenues et incidents de tapis rouge occupent une place disproportionnée dans la couverture généraliste. L’épisode concernant la robe de Sophie Marceau, dont un mouvement a brièvement exposé ses sous-vêtements, devient rapidement viral. Quelques jours plus tard, une autre apparition de l’actrice fait encore l’objet de commentaires centrés sur son décolleté. Ces séquences illustrent moins une actualité cinématographique qu’un réflexe médiatique : transformer le moindre aléa vestimentaire en récit autonome.
La vraie controverse de fond est ailleurs. Le Festival essuie des critiques sur la question des talons hauts, après le refus présumé d’accès à une projection de gala pour certaines femmes ne portant pas de chaussures à talons. L’affaire nourrit un débat international sur les codes vestimentaires, le contrôle de l’apparence féminine et l’écart entre l’image glamour de Cannes et les exigences imposées à ses invités. Le Festival relativise alors l’existence d’une règle systématique, mais la séquence laisse une trace durable dans les discussions sur son protocole.
Quel héritage pour le Festival de Cannes 2015 ?
Dix ans après, le bilan de Cannes 2015 est plus solide que l’impression parfois mitigée ressentie au moment de la clôture. Le Fils de Saul demeure une référence lorsqu’il s’agit de penser la représentation de la Shoah sans exploitation visuelle. Carol a consolidé la reconnaissance de Todd Haynes et de Rooney Mara. The Lobster a élargi l’audience de Yorgos Lanthimos avant ses succès ultérieurs. Mad Max: Fury Road est devenu un étalon du blockbuster contemporain. Et The Assassin continue d’être étudié pour sa science du cadre et de la temporalité.
La Palme de Dheepan garde, elle, une valeur particulière dans l’histoire française du Festival. Elle distingue un cinéaste populaire et exigeant, capable d’articuler récit de genre, question sociale et drame intime. Le film a fait débat, notamment parce que sa dernière partie adopte une violence plus spectaculaire ; cette discussion fait aussi partie de sa place dans le cinéma d’Audiard. Une Palme n’a pas à clore la conversation critique : elle donne à une œuvre une visibilité internationale et l’inscrit dans une histoire collective.
Enfin, 2015 rappelle une leçon essentielle sur Cannes : le palmarès ne prédit pas seul la postérité. Le Festival fonctionne comme un accélérateur. Il peut révéler un premier long métrage, confirmer un auteur, lancer une carrière ou déplacer les frontières entre cinéma d’auteur et cinéma de genre. C’est à cette aune que la 68e édition mérite d’être retenue : non comme un simple défilé ou une liste de prix, mais comme un moment de circulation intense des œuvres.