Sorti en salles en 2015, Le Goût des merveilles, réalisé par Éric Besnard, choisit une matière romanesque simple : une rencontre imprévue dans une campagne de la Drôme, entre une veuve qui lutte pour préserver son exploitation fruitière et un homme à la sensibilité singulière. Le film avance sur un terrain délicat, celui de l’autisme, sans renoncer aux codes d’une comédie dramatique sentimentale.
Son intérêt ne tient pas seulement à sa romance. À travers Louise et Pierre, le long métrage interroge la place laissée aux personnes qui ne s’accordent pas aux rythmes ordinaires, ainsi que la fragilité économique et intime d’une petite exploitation tournée vers le bio. Une œuvre accessible, qui privilégie l’émotion et les personnages à la démonstration.
Ce qu’il faut savoir avant de voir le film
Une rencontre qui remet les vies en mouvement
Louise élève seule ses deux enfants depuis la mort de son mari et tente de maintenir à flot l’exploitation arboricole familiale. Son quotidien est fait d’échéances, de récoltes, de marchés et de décisions qu’elle doit prendre sans relais. Le récit installe ainsi un personnage qui ne cherche pas l’aventure : elle cherche d’abord à tenir debout.
Un soir, elle heurte Pierre avec sa voiture. L’homme refuse les réactions attendues, supporte mal certains contacts et semble obéir à une logique très précise. Cette entrée en matière pourrait conduire à la farce ; elle devient plutôt le point de départ d’une relation fondée sur l’observation mutuelle. Pierre voit dans les vergers, les nombres et les gestes de Louise des éléments qu’il sait organiser. Louise, elle, découvre peu à peu une autre façon de percevoir le monde.
Une intrigue sans grand suspense, mais avec un véritable enjeu
L’enjeu du film n’est pas de multiplier les rebondissements. Il repose sur deux questions plus modestes et plus profondes : Louise peut-elle sauver ce qui lui reste de son histoire familiale ? Et Pierre peut-il être accueilli autrement que comme un problème à corriger ou à mettre à l’écart ? Cette économie dramatique explique le ton souvent doux du film, mais aussi sa limite : certaines situations sont résolues avec une facilité romanesque assumée.
Le bio et les vergers : un décor qui a du sens
L’exploitation de Louise n’est pas un simple fond de carte postale. Les arbres fruitiers, les saisons et le travail de vente donnent une épaisseur matérielle à son combat. Dans le film, le bio renvoie moins à un cahier des charges détaillé qu’à une certaine manière de produire : observer, anticiper, accepter les aléas du vivant et défendre une production à taille humaine face aux contraintes de rentabilité.
Ce choix est cohérent avec le portrait de Louise. Elle ne possède pas une ferme idéalisée ; elle gère une activité qui réclame du temps, de la technicité et des arbitrages permanents. La caméra s’attarde sur les fruits, les rangs d’arbres et les paysages de la Drôme pour faire sentir que la terre est simultanément une ressource, un patrimoine et une charge.
| Élément du film | Fonction narrative | Ce qu’il évoque |
|---|---|---|
| Le verger familial | Il ancre Louise dans une responsabilité héritée. | La transmission, le deuil et l’attachement à un lieu. |
| Les récoltes et les marchés | Ils imposent des délais et une pression économique concrète. | La dépendance aux saisons et l’incertitude du petit producteur. |
| L’orientation bio | Elle distingue l’exploitation par son rapport attentif au vivant. | Une agriculture moins standardisée, sans transformer le film en manifeste. |
| Les paysages de la Drôme | Ils ouvrent le récit et contrebalancent l’isolement des personnages. | Une ruralité habitée, loin du décor abstrait. |
Il serait toutefois excessif d’y chercher un guide sur l’arboriculture biologique. Le film ne détaille ni la certification, ni la gestion agronomique d’un verger, ni les circuits de commercialisation. Son propos est symbolique et sensible : la culture des fruits devient l’image d’un soin patient, à l’opposé des logiques de vitesse qui fragilisent Louise comme Pierre.
Autisme : ce que le film montre, et ce qu’il ne peut pas dire
Pierre présente des caractéristiques que le public associe souvent à l’autisme : besoin de repères stables, difficulté avec les conventions sociales implicites, sensibilité à certains stimuli, expression directe, goût marqué pour les chiffres et les structures. Benjamin Lavernhe construit son personnage avec retenue : ni performance spectaculaire, ni réduction à une collection de tics. C’est l’une des forces du film.
La prudence reste néanmoins nécessaire. L’autisme est un spectre : les capacités, les besoins de soutien, les modes de communication et les sensibilités varient considérablement d’une personne à l’autre. L’aisance de Pierre avec le calcul ne constitue pas une définition de l’autisme, pas plus que ses difficultés relationnelles ne suffisent à décrire une expérience autistique. Le film choisit un personnage singulier ; il ne peut parler pour tous.
Ce que raconte Le Goût des merveilles
- Le parcours d’un homme précis, avec ses habitudes, ses talents et ses vulnérabilités.
- Le regard parfois maladroit de l’entourage face à une différence visible.
- La possibilité d’un lien construit en respectant davantage le rythme de l’autre.
Ce qu’exige une compréhension juste de l’autisme
- Reconnaître une grande diversité de profils, y compris sans compétences savantes remarquables.
- Éviter de confondre comportement atypique, diagnostic et personnalité.
- Écouter les personnes autistes et les professionnels plutôt que déduire une règle générale d’une fiction.
Le film a aussi le mérite de déplacer progressivement le regard. Au début, Pierre est perçu comme imprévisible ; puis Louise apprend à identifier ses besoins et à ne pas interpréter chacune de ses réactions à l’aune des codes sociaux ordinaires. Cette évolution est précieuse, même si la fiction simplifie inévitablement les enjeux d’accompagnement, d’autonomie et de droits des personnes concernées.
Virginie Efira et Benjamin Lavernhe au cœur du film
Virginie Efira donne à Louise une énergie nerveuse, parfois brusque, qui évite d’en faire une héroïne sacrifiée. Son personnage est fatigué, drôle à son insu, inquiète pour ses enfants et peu disposée à laisser entrer quelqu’un dans sa vie. Cette densité fait tenir la partie la plus concrète du film : celle d’une femme confrontée à l’accumulation des tâches et à la peur de l’échec.
Face à elle, Benjamin Lavernhe joue Pierre sur une ligne étroite. Il rend perceptibles ses décalages sans les souligner à chaque plan et trouve une forme de musicalité dans les silences, les hésitations et les formulations littérales. Leur duo repose moins sur des déclarations que sur la négociation progressive d’une proximité possible.
Éric Besnard opte pour une mise en scène lisible, ample dans les extérieurs et attentive aux objets du quotidien. Ce classicisme peut sembler prévisible à qui attend un traitement plus rugueux ou plus novateur. Il sert en revanche la clarté du récit et laisse aux comédiens l’espace nécessaire pour faire exister une relation qui ne ressemble pas tout à fait à une romance conventionnelle.
Notre regard : à qui s’adresse Le Goût des merveilles ?
Le Goût des merveilles s’adresse d’abord aux spectateurs qui apprécient les histoires de reconstruction, les comédies dramatiques françaises ancrées dans un territoire et les récits où la douceur n’exclut pas les difficultés. Sa campagne lumineuse, son duo d’acteurs et son attention au quotidien en font un film volontiers réconfortant.
Il faut en accepter les choix : le film privilégie l’émotion à la complexité sociale, et une trajectoire narrative apaisante à une exploration exhaustive de l’autisme ou du travail agricole. C’est précisément là que se situe son équilibre. Il ne prétend pas résoudre les questions qu’il soulève ; il propose de regarder autrement des personnages que l’on réduit trop vite à leur fragilité, à leur différence ou à leur rôle social.