Derrière son titre volontairement bancal, La Tour 2 contrôle infernale joue un double jeu : le « 2 » annonce le retour d’un univers apprécié, tandis que la « tour de contrôle » déplace l’action de Montparnasse vers l’aéroport d’Orly. Réalisé par Éric Judor et sorti en salles en 2016, le film ne constitue donc pas une suite au sens strict de La Tour Montparnasse infernale, mais une préquelle libre, située vingt ans avant les péripéties des célèbres laveurs de carreaux.
Le projet avait, sur le papier, une vraie pertinence comique. Plutôt que de refaire l’assaut d’un immeuble avec les mêmes personnages, il cherche une autre origine au duo : celle de deux pilotes brillants, Ernest Krakenkrick et Bachir Bouzouk, dont un accident de centrifugeuse réduit très sérieusement les capacités intellectuelles. L’idée est absurde, évidemment, mais elle fournit un moteur narratif cohérent avec la logique Eric et Ramzy.
Une préquelle, pas une suite classique
L’expression « suite de La Tour Montparnasse infernale » peut induire en erreur. Le premier film, mis en scène par Charles Nemes en 2001, suivait Éric et Ramzy, deux laveurs de vitres aussi candides qu’inadaptés, confrontés à une prise d’otages dans une tour de bureaux. La Tour 2 contrôle infernale abandonne ces personnages dans leur version connue et remonte à une génération précédente.
En 1981, Ernest Krakenkrick et Bachir Bouzouk sont présentés comme des pilotes de l’armée de l’air particulièrement doués. Leur passage catastrophique en centrifugeuse inverse immédiatement la situation : de potentiels as de l’aviation, ils deviennent deux hommes désorientés que l’institution recycle comme bagagistes à Orly Ouest. Cette bascule donne au film son gag matriciel : l’idiotie des héros n’est pas seulement un trait de caractère, elle devient une pseudo-explication familiale et scientifique, poussée jusqu’à l’absurde.
| Élément | La Tour Montparnasse infernale | La Tour 2 contrôle infernale |
|---|---|---|
| Période de sortie | 2001 | 2016 |
| Place dans la chronologie fictive | Récit de référence | Préquelle située en 1981 |
| Lieu principal | Une tour de bureaux à Montparnasse | L’aéroport d’Orly Ouest et sa tour de contrôle |
| Duo central | Éric et Ramzy, laveurs de vitres | Ernest Krakenkrick et Bachir Bouzouk, anciens pilotes devenus bagagistes |
| Dynamique comique | Huis clos, prise d’otages et progression verticale | Désordre aéroportuaire, intrigue plus éclatée et parodie d’espionnage |
Pourquoi l’idée de départ était réellement séduisante
Faire revenir un duo populaire plus de dix ans après son succès expose à un piège simple : reproduire les mêmes gags, les mêmes costumes et le même décor sans retrouver l’élan initial. Le choix de la préquelle évite en partie cet écueil. Il autorise Éric et Ramzy à rejouer une innocence radicale, tout en offrant un contexte neuf : les uniformes, les tapis à bagages, les avions, les procédures de sécurité et les codes visuels du début des années 1980 deviennent autant de matières à détournement.
L’aéroport constitue aussi un bon équivalent comique de la tour. C’est un lieu de circulation, de contrôle et de hiérarchie où la moindre défaillance peut se propager. Là où le premier film faisait monter ses personnages dans un immeuble pris au piège, cette préquelle les laisse courir dans un espace immense, technique et réglé. Le contraste entre une infrastructure supposée fonctionner avec précision et deux employés incapables d’en comprendre les règles est naturellement fertile.
Ce que la préquelle conserve
- Un duo fondé sur l’incompréhension, les associations d’idées absurdes et les réactions disproportionnées.
- Des antagonistes traités sur un mode caricatural, à la frontière de la parodie.
- Des répliques et situations qui privilégient la logique du gag plutôt que le réalisme.
- Une affection visible pour les personnages, même lorsqu’ils sont parfaitement incompétents.
Ce qu’elle transforme
- Le huis clos vertical laisse place à un terrain de jeu beaucoup plus vaste.
- La prise d’otages est remplacée par une intrigue de sabotage et de menace aérienne.
- La mise en scène emprunte davantage aux films d’espionnage, d’aviation et aux comédies des années 1980.
- Le récit demande au spectateur d’accepter une accumulation de détours et de gags autonomes.
C’est précisément là que réside la séduction du concept : le film ne se contente pas d’exploiter la nostalgie. Il tente de créer une généalogie burlesque et d’agrandir l’aire de jeu. Sur le principe, la démarche est plus audacieuse qu’un simple retour des laveurs de carreaux dans une autre tour.
Un humour d’aéroport : le changement de décor suffit-il ?
La réponse dépend beaucoup de ce que l’on attend d’Eric et Ramzy. Leur comédie ne repose pas sur une intrigue réaliste ni sur des personnages qui évoluent avec finesse. Elle procède par décalage : un mot mal compris devient une mission ; une règle administrative devient un obstacle absurde ; une situation grave se désamorce par une réaction enfantine. Dans La Tour 2 contrôle infernale, ce mécanisme est appliqué à la bureaucratie militaire, aux protocoles aéroportuaires et au cinéma de catastrophe.
Le dispositif a toutefois une conséquence : l’aéroport, plus vaste que la tour de Montparnasse, disperse davantage l’action. Le premier film tirait une partie de son efficacité de la simplicité de son axe narratif : des personnages montent, affrontent des dangers, rencontrent des otages et des ravisseurs. La préquelle multiplie les couloirs, les services, les enjeux et les figures secondaires. Cela enrichit les possibilités de gags, mais rend l’ensemble moins compact.
Le faux sérieux comme carburant comique
Le cadre militaire donne au film une réserve de sérieux à saboter. Une sélection de pilotes, un entraînement physique, une tour de contrôle ou une opération de sécurité sont, par nature, des environnements qui supposent compétence, rigueur et langage codifié. Ernest et Bachir y font exactement l’inverse. Le comique vient moins de leur méchanceté que de leur déconnexion totale avec le niveau de responsabilité qu’on leur attribue.
Cette opposition entre institutions très organisées et héros incapables est l’une des forces historiques du duo. Elle explique aussi pourquoi le prétexte de l’aéroport fonctionne : le décor n’est pas seulement pittoresque, il fournit une mécanique. Chaque porte, uniforme, consigne ou véhicule peut devenir le départ d’un contretemps.
Casting et clins d’œil : relier les deux générations
Éric Judor et Ramzy Bedia restent naturellement le centre de gravité du film. Leur force est d’installer, en quelques échanges, une relation où l’un ne corrige jamais vraiment l’autre : ils avancent dans la même erreur, avec une assurance qui décuple le décalage. Leur jeu très physique, souvent fondé sur le rythme et l’étonnement, demeure plus important que la plausibilité du scénario.
Le film réunit aussi plusieurs visages liés à l’univers du premier volet, notamment Marina Foïs et Serge Riaboukine, tout en faisant entrer Philippe Katerine et Grégoire Oestermann dans cette galerie de personnages. Cette distribution est pertinente parce qu’elle ne cherche pas à normaliser l’identité du projet : elle privilégie des interprètes capables de jouer le décalage, la fixité étrange ou l’excès sans rendre le film plus sage.
Les apparitions et rappels doivent néanmoins être reçus pour ce qu’ils sont : des signes de connivence. Une préquelle comique n’a pas besoin de justifier chaque lien familial ou chaque détail du premier épisode. Son intérêt tient surtout à la reconnaissance immédiate d’un ton, d’une énergie de troupe et d’un imaginaire volontairement idiot.
Comment juger La Tour 2 contrôle infernale aujourd’hui
Le statut culte du film de 2001 pèse nécessairement sur sa préquelle. Pour une partie du public, La Tour Montparnasse infernale est lié à une époque, à des répliques apprises par cœur et à la découverte d’un humour alors très singulier. Aucun retour ne peut reproduire exactement cet effet de surprise. L’accueil contrasté réservé à La Tour 2 contrôle infernale s’explique en grande partie par cette attente : le spectateur ne compare pas seulement deux films, il compare une œuvre nouvelle avec un souvenir déjà solidifié.
Il serait pourtant réducteur de ne voir dans le film qu’une tentative de capitaliser sur un titre connu. Son décor de 1981, son récit d’origine et son imaginaire de catastrophe aérienne lui donnent une personnalité propre. Il fonctionne surtout auprès des spectateurs sensibles au comique de l’incohérence assumée, aux fausses explications extravagantes et aux scènes qui semblent prolonger un gag au-delà du raisonnable.
- À privilégier si vous aimez : les comédies absurdes, les parodies de genre, les personnages inadaptés et l’énergie du duo Eric et Ramzy.
- À aborder avec prudence si vous attendez : une intrigue très carrée, une suite fidèle scène pour scène ou un humour plus réaliste.
- Le bon contexte : une séance légère, idéalement après le film de 2001, sans exiger de la préquelle qu’elle reproduise sa place dans la mémoire collective.
Verdict : une idée plus juste qu’un simple retour nostalgique
Oui, l’idée de La Tour 2 contrôle infernale était séduisante, et elle le demeure : déplacer le duo vers Orly, inventer un passé aux allures de légende absurde et remplacer la tour assiégée par la tour de contrôle évite la répétition paresseuse. La préquelle comprend que l’univers d’Eric et Ramzy ne dépend pas seulement de deux noms ou d’un immeuble : il repose sur la collision entre des héros candides et un système qui exige du sérieux.
Son principal point de fragilité est aussi celui de son ambition : à vouloir ouvrir le cadre, elle perd une partie de la netteté et de l’efficacité du premier huis clos. Mais pour qui accepte cette dispersion et retrouve avec plaisir le non-sens du duo, le film offre une variation cohérente, généreuse en situations et plus inventive qu’une suite strictement mimétique.