Le 2 mars 2004, une fusée Ariane 5 emportait la sonde européenne Rosetta et son petit atterrisseur, Philae. Leur destination n’était ni un astéroïde ni une planète, mais la comète 67P/Tchourioumov-Guerassimenko, un corps glacé et poussiéreux venu des confins du Système solaire. Dix ans plus tard, Rosetta devenait le premier engin à se placer en orbite autour d’une comète, puis Philae le premier à s’y poser.

L’exploit technique ne résume pourtant pas la mission. En observant 67P de très près, en analysant les gaz qui s’en échappaient et en étudiant son sol, Rosetta et Philae ont apporté des éléments décisifs sur la formation des comètes, la chimie primitive et les matériaux qui existaient avant la naissance de la Terre.

Rosetta, Philae et la fusée : remettre les rôles en ordre

L’expression « Rosetta et Philae sont sur une fusée » est juste au moment du lancement, mais elle devient vite imprécise. Ariane 5 a fourni l’impulsion initiale permettant de quitter la Terre. Ensuite, Rosetta a poursuivi seule son voyage interplanétaire grâce à ses panneaux solaires, ses propulseurs et une trajectoire calculée au millimètre. Philae, fixé à Rosetta, est resté passager jusqu’à sa séparation à proximité de la comète.

ÉlémentRôleCe qu’il faut retenir
Ariane 5LanceurElle a placé la mission sur sa trajectoire de départ depuis la Terre, puis son rôle a pris fin.
RosettaSonde orbitaleElle a rejoint 67P, s’est placée autour d’elle, a cartographié son noyau et analysé sa chevelure de gaz et de poussières.
PhilaeAtterrisseur autonomeIl a été largué par Rosetta pour réaliser des mesures directement sur la surface de la comète.
Les trois protagonistes de la mission Rosetta

La mission était pilotée par l’Agence spatiale européenne, avec la contribution de nombreux laboratoires et agences nationales, dont le CNES pour la France. Cette nuance compte : Rosetta n’était pas une mission exclusivement française. Elle a mobilisé pendant des décennies une coopération scientifique et industrielle européenne, à une échelle budgétaire de l’ordre du milliard d’euros pour l’ensemble du programme, de la conception aux opérations.

Dix ans de voyage : pourquoi Rosetta a suivi une route si longue

Rejoindre une comète ne consiste pas à viser un point fixe dans l’espace. Il faut atteindre un objet minuscule, en mouvement, qui tourne autour du Soleil à grande vitesse sur une orbite elliptique. Rosetta devait non seulement croiser 67P, mais aussi réduire suffisamment son écart de vitesse pour se laisser capturer par la très faible gravité du noyau. Un rendez-vous beaucoup plus délicat qu’un simple survol.

Des assistances gravitationnelles plutôt qu’un trajet direct

La sonde a utilisé plusieurs survols de la Terre et de Mars pour gagner de la vitesse et modifier sa trajectoire sans embarquer une quantité irréaliste de carburant. Ces « assistances gravitationnelles » exploitent le mouvement des planètes : elles constituent une forme de fronde cosmique. Rosetta a aussi survolé les astéroïdes Steins et Lutetia, puis a été placée en hibernation pendant la phase la plus lointaine de son parcours afin d’économiser l’énergie.

Réveillée en janvier 2014, elle a rejoint 67P le 6 août de la même année après avoir parcouru près de 8 milliards de kilomètres au total. Ce chiffre donne une idée de la complexité de la trajectoire, bien davantage qu’une distance « à vol d’oiseau » entre la Terre et la comète. À son arrivée, les images ont révélé un noyau d’environ 4 kilomètres de long, formé de deux lobes reliés par une région étroite, souvent comparée à un canard en caoutchouc.

L’atterrissage de Philae : un succès scientifique malgré un scénario imprévu

Le 12 novembre 2014, Rosetta a libéré Philae à plus de 20 kilomètres de la surface. La descente, sans moteur de freinage actif, a duré environ sept heures. L’atterrisseur devait se fixer au sol grâce à deux harpons, à des vis prévues dans ses pieds et à un propulseur orienté vers le haut, destiné à le plaquer contre la comète au moment du contact.

Or, le propulseur n’a pas fonctionné et les harpons ne se sont pas déclenchés. Dans une gravité aussi faible, Philae a rebondi : il a touché la surface une première fois, s’est élevé à nouveau, puis a effectué d’autres contacts avant de se stabiliser près de deux heures plus tard. Il n’était pas perdu, mais il s’était immobilisé dans une cavité ou au pied d’une paroi, avec un éclairage solaire insuffisant pour recharger durablement ses batteries.

Rosetta, l’observatoire en orbite

  • Elle a étudié 67P à distance et escorté son activité pendant son rapprochement du Soleil.
  • Ses instruments ont analysé les gaz, les poussières, les reliefs et la structure globale du noyau.
  • Elle bénéficiait de grands panneaux solaires et de communications régulières avec la Terre.

Philae, le laboratoire de surface

  • Il devait mesurer directement les propriétés physiques et chimiques du sol.
  • Il a photographié son environnement, sondé la surface et tenté d’examiner des matériaux proches du sous-sol.
  • Son autonomie dépendait d’une batterie initiale puis d’un ensoleillement qui s’est révélé insuffisant.

Pendant environ 57 heures, sur son énergie initiale, Philae a transmis une quantité remarquable de données : images panoramiques, mesures de température et de dureté, signaux électriques et magnétiques, analyses de gaz et observations de la texture du terrain. Il est ensuite entré en sommeil. Un bref réveil, à partir de juin 2015, a permis quelques communications, sans que les conditions permettent une reprise durable des opérations scientifiques.

Ce que Rosetta et Philae ont vraiment découvert

La force de Rosetta tient à la durée de son observation. Au lieu de photographier une comète en quelques heures lors d’un survol, la sonde a suivi 67P pendant plus de deux ans, au fil de son réchauffement puis de son éloignement du Soleil. Elle a ainsi observé l’apparition de jets, de falaises qui s’effondrent, de fissures, de poussières soulevées et d’évolutions du relief liées à la sublimation des glaces.

  • Une structure très poreuse : les mesures de masse, de volume et de densité indiquent un noyau peu dense, riche en vides. Cela renforce l’idée d’un assemblage ancien et fragile de matériaux primitifs.
  • Une chimie organique abondante : les instruments ont identifié de nombreux composés contenant du carbone, ainsi que des éléments essentiels à la chimie du vivant, dont le phosphore sous certaines formes.
  • Une eau différente de celle des océans terrestres : le rapport entre isotopes de l’hydrogène mesuré dans l’eau de 67P ne correspond pas à celui de l’eau terrestre. Les comètes de cette famille ne semblent donc pas avoir été la source principale de nos océans.
  • Un oxygène moléculaire inattendu : la détection d’oxygène dans la chevelure de la comète a obligé les chercheurs à réexaminer certains scénarios de formation et de conservation des glaces dans le jeune Système solaire.
  • Pas de champ magnétique global détecté : les données de Philae suggèrent que les petits grains ayant constitué 67P ne se sont pas assemblés sous l’effet d’un fort champ magnétique.

Pourquoi cette mission change notre regard sur les comètes

Les comètes sont souvent présentées comme des « archives » du Système solaire. L’image mérite une précision : elles ont pu être modifiées par les passages répétés près du Soleil, les collisions ou les dégazages, mais elles conservent aussi des matériaux formés dans les premières phases de l’histoire solaire. Les étudier revient à analyser une matière qui a beaucoup moins été transformée que celle des planètes.

Rosetta a également corrigé une idée séduisante mais trop simple : les comètes ne sont pas nécessairement des capsules intactes ayant livré à la Terre toute son eau et toutes les briques du vivant. Leurs contributions ont probablement varié selon les familles de comètes, les époques et les matériaux considérés. La mission ne ferme donc pas le dossier des origines ; elle fournit des mesures concrètes pour le rendre plus rigoureux.

La fin contrôlée de Rosetta et un héritage durable

À l’automne 2016, 67P s’éloignait du Soleil. L’énergie disponible pour Rosetta diminuait, les communications devenaient plus difficiles et il n’était pas envisageable de laisser la sonde dériver indéfiniment autour de la comète. Le 30 septembre 2016, les équipes ont donc dirigé Rosetta vers un impact contrôlé sur le noyau. La manœuvre a permis de recueillir des images et mesures inédites au plus près de la surface jusqu’aux dernières minutes.

La mission a laissé une méthode autant qu’un catalogue de découvertes : observer longtemps, à plusieurs distances, puis croiser mesures orbitales et données de surface. Les archives de Rosetta continuent d’être exploitées, car chaque instrument apporte une pièce différente au puzzle. C’est aussi la leçon la plus durable de l’aventure : une comète n’est pas un simple « caillou géant », mais un monde dynamique, complexe et scientifiquement précieux.

Questions fréquentes

Rosetta et Philae sont-ils deux sondes différentes ?
Oui. Rosetta est la sonde-mère restée autour de la comète, tandis que Philae est le petit atterrisseur transporté par Rosetta puis largué vers la surface de 67P. Ils formaient une même mission, mais n’avaient ni le même rôle ni les mêmes instruments.
Pourquoi Rosetta a-t-elle mis dix ans pour atteindre la comète ?
La mission devait rejoindre 67P avec une vitesse relative très faible afin de pouvoir l’accompagner. Elle a donc effectué un itinéraire complexe, avec des assistances gravitationnelles de la Terre et de Mars, au lieu d’un trajet direct qui aurait exigé beaucoup trop de carburant.
Philae a-t-il vraiment atterri sur la comète ?
Oui, mais pas comme prévu. Philae a touché 67P le 12 novembre 2014. Ses harpons n’ayant pas fonctionné, il a rebondi avant de se poser définitivement dans une zone trop ombragée pour recharger efficacement ses batteries. Il a néanmoins réalisé des expériences pendant environ 57 heures.
Rosetta a-t-elle trouvé de la vie sur la comète 67P ?
Non. La mission a détecté des molécules organiques et des composés importants pour la chimie prébiotique, mais cela ne constitue pas une preuve de vie. Des molécules carbonées peuvent se former dans des environnements non vivants.
Qu’est-il arrivé à Rosetta et Philae après la mission ?
Philae est resté sur la surface de 67P après ses dernières communications de 2015. Rosetta a poursuivi ses observations jusqu’au 30 septembre 2016, date à laquelle elle a été volontairement dirigée vers la comète pour un impact final contrôlé.
Pourquoi cette mission est-elle associée à l’ESA plutôt qu’au seul CNES ?
Rosetta est une mission de l’Agence spatiale européenne. Le CNES et des laboratoires français ont apporté des contributions importantes à plusieurs instruments et à l’expertise scientifique, mais le projet réunissait de nombreux pays européens sous coordination de l’ESA.